26/08/2007

Le calvaire de l’école

Demain, c’est la rentrée scolaire à Genève. Je me rappelle que pour moi l’école a toujours été un calvaire … Pourtant, en tant qu’élu politique, je considère l’enseignement comme une priorité et est mon domaine de prédilection.
J’ai beaucoup pleuré le premier jour où ma maman m’a emmené « de force » à l’école. Cette entrée ratée dans le système éducatif est un peu à l’image de mon parcours scolaire. Assez bon élève, je n’ai pourtant jamais aimé me rendre à l’école, sans comprendre exactement pourquoi. La routine, la lourdeur des devoirs et la multitude d’évaluations ont compté dans l’alimentation de cette amertume. En outre, le fait d’être tous formatés sur le même modèle est certainement la cause suprême de ce malaise. A l’époque, on tenait encore peu compte des spécificités de chacun et les parcours étaient peu individualisés. Chaque élève devait acquérir la même notion au même moment. Programmés comme des robots, les enfants n’avaient que deux choix : suivre ou préparer leur échec. Heureusement, des études sérieuses ont prouvé les dérives d’un tel modèle. L’école a évolué, laissant davantage de place à la différence, valorisant la diversité.
Pourtant, le chemin reste long, tant les tentatives de revenir à l’école du passé sont grandes. Les gens ont besoin de reconstituer le système scolaire qu’ils ont connu gosses, même s’ils en ont bavé à l’époque ou connu l’échec. Combien de fois entendons-nous : « L’école était meilleure à mon époque » ou « Les gamins ne savent plus rien » ? Ces clichés traversent le temps. Pourtant, le niveau scolaire n’a cessé de s’améliorer durant l’histoire de l’humanité. L’écart entre les croyances populaires en la matière et la réalité est immense.
Cette standardisation de l’enfant m’a cassé le plaisir d’entrer en classe. J’ai donc été chercher la passion d’apprendre ailleurs, grâce à ma curiosité qui était à l’époque incommensurable. Souvent autodidacte, j’ai trouvé l’envie d’acquérir des connaissances et des compétences à travers la culture, le contact avec les gens, la politique, le syndicalisme ou au sein de mes activités professionnelles. J’ai colmaté ainsi des années de présence sur les bancs de l’école sans que mon attention soit avec moi.
Avec ce minimum d’entrain, j’ai surfé durant tout le cursus scolaire à la recherche de l’équilibre entre l’investissement minimum et l’obtention de la moyenne.
Au primaire, à l’école d’Aïre, dans la banlieue de Genève, j’ai été un assez bon écolier. La grande richesse de cette période, je l’ai trouvée à travers le contact avec mes camarades de classe et d’école. Il y avait une sacrée équipe. Mélange de milieux sociaux fort différents, cet établissement scolaire rassemblait un grand nombre de nationalités. Le mélange des cultures et des origines sociales est un cocktail rafraîchissant, antithèse de la ghettoïsation.
Pourtant, la Suisse vivait à l’heure des initiatives populaires xénophobes Schwarzenbach qui prévoyaient une limitation drastique et démagogique du nombre de résidents étrangers. Le débat autour de ces projets ultranationalistes créait des tensions qui se répercutaient sur les enfants du quartier. Même si heureusement, ces propositions fascisantes ont été jetées, par le peuple, dans les poubelles de l’histoire, elles insufflèrent de la haine qui se matérialisait régulièrement en bagarres dans la cour de notre école métissée.
Je me suis retrouvé ensuite au Cycle d’orientation du Renard, toujours dans le quartier d’Aïre. Une belle promotion m’a ouvert les portes de la section scientifique. Le changement de rythme scolaire et surtout l’ambiance un peu délirante de ma nouvelle classe m’a poussé tout droit vers l’échec. Paradoxalement, alors que l’échec scolaire est souvent destructeur, je pense  avoir beaucoup appris durant cette année-là, particulièrement en matière d’organisation du travail.
Elève flemmard, j’ai vite compris qu’en étant un peu plus attentif et en développant la faculté de faire mes devoirs en classe tout en écoutant le cours, j’évitais le boulot à domicile et les situations d’échec. Cette méthode un peu artisanale m’a permis de passer sans grands problèmes à travers ces années scolaires, qui ne me laissent pas un grand souvenir.
Au terme du Cycle d’orientation, fin de la scolarité obligatoire, tout le monde pensait que j’allais poursuivre mes études et entrer au collège. Moi, j’en avais marre ! Je voulais me confronter à la vie professionnelle et gagner un peu d’argent pour accroître mon indépendance. Je pris la décision de partir à la recherche d’un apprentissage. Stupeur chez mes profs. Deux d’entre eux prirent rendez-vous avec mes parents pour les encourager à me contraindre à continuer mon parcours d’étudiant. Peine perdue ! Mes parents ayant pleine confiance en moi voulaient respecter mon choix, sachant que je ne l’avais pas pris à la légère et qu’ils n’auraient aucune chance de me faire changer de position.
Je me retrouvais face à une autre interrogation. Quel apprentissage entreprendre ? Electricien ! Mon père, pour une des premières fois, édicta un interdit : « Tu es trop manche manuellement pour pratiquer un tel boulot» me dit-il. Ayant deux potes décorateurs, ce métier excita mon esprit. Un stage d’une journée où je passai des heures et des heures à placer de la moquette au Palais Beaulieu de Lausanne pour concevoir des stands d’expositions me découragea. Mon père me proposa de m’inscrire aux examens d’entrée en apprentissage en tant qu’employé de commerce à l’Etat de Genève et aux Services industriels de Genève (SIG), l’entreprise publique dans laquelle mon père travaillait. Je ne savais pas vraiment ce qu’était un employé de commerce, mais faute de meilleure idée, mon accord fut donné.
Dans un premier temps, je réussis l’examen de l’Etat de Genève. Ainsi, on me sélectionna pour entreprendre un apprentissage à l’Office des poursuites et des faillites. J’allais signer mon contrat. Mon papa m’encouragea tout de même à passer l’examen dans son entreprise. Je n’étais pas chaud. Pourtant, pour ne pas le mettre dans l’embarras, je m’y rendis. La réussite fut au rendez-vous. Deux places d’apprentissage s’offraient à moi. Mes parents me poussaient à donner mon OK aux Services industriels. Le fait que mon paternel y travaillait me coinçait un peu. Finalement, mon choix se porta sur cette entreprise, celle-ci permettant d’accomplir ces 3 ans d’apprentissage en tournant dans des services fort différents.
Mon apprentissage se déroula avec succès. La mixité école/stage en entreprise me convenait fort bien. J’alignai les expériences professionnelles en changeant régulièrement de secteurs. Je commençai à la caisse-maladie de l’entreprise – véritable PME interne – où je fis un peu de tout. Puis, je passai par l’économat, la compta, le contentieux, l’informatique, le contrôle des installations électriques et plein d’autres bureaux. L’obtention de mon Certificat fédéral de capacité d’employé de commerce gestion (option informatique) fût une formalité et la période d’examens, un espace de foires vachement sympathiques.
Au terme de cette période d’apprentissage, on me proposa deux jobs. Je décidai d’entrer à l’informatique des Services industriels de Genève, comme opérateur, puis analyste-programmeur et ensuite comme chef de projet informatique.
La formation sur le tas couplée à de la formation continue régulière suffisaient à l’époque si on était un peu démerde. Aujourd’hui, pour accomplir des tâches de bien moindre importance, les jeunes doivent arriver avec une malle de diplômes. Pourtant, à l’époque, la pluralité des équipes mixées entre de brillants universitaires et des passionnés autodidactes créait une explosion de talents et d’expériences et provoquait une alchimie entre les scolaires et les « praticiens de terrain ».
Néanmoins, mon parcours professionnels avançant, mon manque de diplômes devint un obstacle pour obtenir de l’avancement. Je retournai sur les bancs de l’école à l’Institut Suisse d’Enseignement de l’Informatique de Gestion (ISEIG) à Lausanne pour acquérir un diplôme de chef de projet.
En complément, j’ai multiplié séminaires, lectures diverses, formations complémentaires et expériences riches dans plein de domaines (présidence associative, présidence d’un parti politique, mandats d’élu, postes d’administrateurs, etc.)

Mon parcours atypique m’a permis de gravir les responsabilités professionnelles pour aboutir désormais à une place de directeur de l’innovation et de la communication à SIG. La richesse d’une entreprise est de réussir l’alchimie entre des parcours différents. Hors, l’usage actuelle est de formater tous les cadres sur le même modèle. Cette standardisation va asphyxier l’économie, tuer l’innovation et surtout casser les jeunes qui ne sont pas forcément adapté au système scolaire en place. Triste société qu’il est urgent d’infléchir en valorisant les différences.

 

Illustration : http://ressources.ecoles.free.fr

 

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