09/07/2010

Le Buster Keaton de la politique suisse quitte le Conseil fédéral

La politique suisse est souvent tristounette, l’humour étant mal vu. Comme si  le travail sérieux, en ne se prenant pas au sérieux, était une mission impossible. Dans cet univers de psychorigidité, un drôle de bonhomme espiègle, brillant intellectuellement, toujours à l’affût d’un jonglage de bons mots ou d’une anecdote hilarante, détonne. En ce jour de 9 juillet 2010, il a jeté l’éponge et pris la route de la sortie d’un Conseil fédéral éclaté et d’un autre temps. Moritz Leuenberger tire sa révérence après 15 ans d’exercice gouvernemental helvétique.

 

Souvent minoritaire, parfois en avance sur son temps, ce dandy fédéral a davantage construit un bilan de résistance, plutôt qu’une œuvre créatrice. Par manque de soutien, toujours. Par manque de détermination, régulièrement.

 

Homme de plume et de discours, il prétendait, avec un discernement incommensurable, avoir un « humour à la Buster Keaton et pas un humour à la Adolf Ogi. »

 

Toujours en verve, la plaisanterie aisée, ses discours sont des best-sellers. A chaque page, il amorce la pompe du rire. Commentant la politique de mobilité en Suisse, il allume ses collègues : « En matière de politique écologique des transports, le Conseil fédéral zigzague tellement qu'il faudrait soumettre certains de ses membres à un contrôle sanguin. »

 

Après avoir célébré 6 kilomètres d’autoroute en sus dans le Jura, alors Président de la Confédération helvétique, il pilote l’inauguration de la voie ferrée entre Delle en France et Boncourt dans le Jura suisse. Il se dit avec un brin d’ironie « très heureux de participer à la réouverture des 160'000 centimètres de voie ferrée. »

 

Commentant la réalisation de l’autoroute A5 entre le canton de Vaud et celui de Neuchâtel, il résume le projet comme « l’union définitive entre l’Oeil-de-perdrix et la saucisse aux choux. »

 

Sculptant les termes, lors de l’ouverture des portes du salon horloger Baselwolrd, il déclare :

« Le Salon de l'automobile de Genève possède l'Alpha et la foire horlogère l'Omega. »

 

Lorsqu’un citoyen souligne le bonheur de voir les Conseiller-ère-s fédéraux-ales se balader dans les rues sans gardes du corps, l’élu PS ricane : « Ceci ne cacherait-il pas en réalité chez certains le sourd regret que notre Suisse démocratique soit privée d’altesses royales ? »

 

Débarquant au Kenya, une centaine de gosses l’accueillent en chantant : « Bienvenue Président Moritz, nous sommes heureux de te voir. » Sa réaction malicieuse est instantanée : « Les enfants suisses devraient aussi apprendre cette chanson. »

 

Atypique, des interrogations philosophiques totalement décalées jonchent ses interventions oratoires : « Je me suis toujours demandé d’où venait ce nom, Val-de-Travers ? Y a-t-il un rapport avec la célèbre et… légale absinthe ? Il faudrait alors peut-être comprendre : « Vas de travers »  ou  « Avale de travers » ? Et pourquoi appelle-t-on aussi cette « fée verte » : « la bleue » ? Tous les sens sont chamboulés ! Il vaut pourtant mieux éviter les contresens … Surtout sur l’autoroute ! »

 

Cet esprit vivace dans un corps lent est, par essence, un grand rêveur : « Parfois je rêve de vivre dans une société sans « Röstigraben » entre la culture, la politique et l’intelligence, où chacun s’intéresserait à la politique. Je rêve que les créateurs s’intéressent à la Suisse au lieu de la fuir sous prétexte qu’ils s’y sentent trop à l’étroit. Je rêve aussi que les créateurs s’intéressent au monde, qu’ils attirent le monde en Suisse et qu’ils ne fuient pas dans un monde intérieur. Car je rêve d’une Suisse qui ressentirait la mondialisation non pas comme une menace, mais comme une tâche culturelle et politique. Je rêve que cette responsabilité ne soit pas ressentie comme un fardeau, mais qu’elle inspire la joie de vivre. Et, je rêve surtout que la joie et l’humour soient présents dans toutes nos activités. »

 

Il songe à une Suisse énergique, mais verte. Lui, il est bien vert, mais pas toujours énergique.

 

Il rêve aussi d’une Suisse sans extrémisme, ayant combattu souvent les dérives de l’UDC et de son gourou Christoph Blocher. Ces deux Zurichois se fréquentent depuis longtemps. Leur rivalité est ancrée dans leurs gènes, tant ces hommes représentent des opposés. Le poète intellectuel de gauche ne supporte pas l’affairiste populiste et démagogique. Et inversement.

 

Ce « Conseiller fédéral durable », comme il aime à se définir, enrichit son blog de galéjades. Un journaliste allemand compare les Suisses aux Indiens. Moritz n’hésite pas à publier sur son propre site une photo de chaque membre du gouvernement helvétique en Peaux-rouges. Un autre jour, il édite les membres du gouvernement dessinés en cartes à jouer.

 

L’humour décapant perd, aujourd’hui, davantage que le socialisme. Moritz saisira peut-être  l’opportunité de contribuer à la littérature avec son style grinçant et pourquoi pas de rédiger des sketchs pour l’imitateur Yann Lambiel ?

 

 

Christian Brunier, ancien Président du Parti sociaiste genevois

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Commentaires

Moritz Leuenberger a dit :
« Ceci ne cacherait-il pas en réalité chez certain le sourd regret que notre Suisse démocratique soit privée d’altesses royales ? »
Eh bien non, notre pays a un roi : Sa Majesté Helveticus IV, roi des Suisses !
Il sera présent ce samedi soir à 22h30 dans le cadre de "La Nuit de la science 2010"

Écrit par : Benoît Marquis | 10/07/2010

Quel insulte à Buster Keaton !

Écrit par : Corto | 10/07/2010

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