21/04/2012

Boire un petit coup c’est agréable

« Ô mes amis versez dans la coupe où je bois,

barbouillez de rubis l'ambre de mon visage.

Mort, lavez-moi de vin et, suprême cépage,

la vigne à mon cercueil daigne fournir le bois ! »

Omar Khayyam, philosophe, écrivain et savant perse,

traduit par Maurice Chapelan

 

Plusieurs fondamentalistes islamistes prônent l'interdiction de l'alcool. En lisant les textes fondateurs de la religion musulmane, cette prohibition est plus qu'ambigüe.

 

Dans le Verset 43 de la Sourate An-Nessa, nous pouvons lire « Ô les croyants ! N'approchez pas de la Salat (prière) alors que vous êtes ivres (...) » Certes, on recommande de ne pas prier saoul, mais on est loin de la totale interdiction. L'ivresse est reconnue dans cet extrait de texte, et non pas refoulée. En outre, ce Verset a par la suite été abrogé.

 

Le Coran mentionne le vin comme une récompense offerte aux Musulmans en arrivant au Paradis. Des crus rares, exquis et abondants sont au programme. Dans le Coran, le Paradis se dessine, sans goût de bouchon : « (...) Il y aura là des ruisseaux d'une eau jamais malodorante, des ruisseaux d'un lait au goût inaltérable et des ruisseaux d'un vin délicieux à boire, ainsi que des ruisseaux d'un miel purifié. » Dans certaines traductions, il est évoqué « des ruisseaux de vin, volupté pour les buveurs ».

 

Nous imaginons mal qu'un produit puisse être diabolisé pour les vivants et glorifié pour les morts. Dans un quatrain du poète Omar Khayyam, traduit par Jean Rullier, cette ambiguïté est illustrée avec finesse : « Le Paradis est plein de belles sans défaut, dites-vous ? Et le miel et le vin y abondent. Pourquoi proscrire alors tous les biens de ce monde, si notre fin dernière est d'en jouir là-bas ? »

 

D'ailleurs, plusieurs nations musulmanes produisent d'excellents nectars, comme le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte, la Jordanie ou le Liban.

 

Les Musulmans aimant le vin, les zabrata (les buveurs), le boivent par plaisir des bons crus, lors des fêtes pour créer de la convivialité, et aussi pour des raisons médicales. Abou Bajr Ar Râzî était un médecin et philosophe musulman, référence médicale du monde arabe, connu en Occident sous le nom de Rhazès. Il préconisait, au IXème siècle, de boire du vin dans les « conditions prescrites par l'art médical ».

 

Le poète Abû Nuwâs glorifiait le vin dans ses écrits. Ses histoires d'amour et ses odes à la liberté étaient toujours parsemées de pensées bachiques : « Pur esprit est le vin libre de toute onde, qu'à travers les os il se répande ! »  Il célébrait le vin de Karkh ou celui de Babylone. La chanteuse Juliette Noureddine a même composé une mélodie sur cet auteur glorifiant le nectar de Bacchus : « L'ivresse d'Abû Nuwâs ».

 

Le vin de Karkh était dégusté à Bagdad par les libres-penseurs. Ils interprétaient le Coran avec une vision progressiste et moderne. Pour eux, l'ivresse les conduisait à l'extase et à la connaissance suprême, élevant leurs âmes à la connaissance spirituelle.

 

L'humoriste français, d'origine maghrébine, Jamel Debbouze milite dans ce sens : « Le vin, comment peut-on nous l'interdire ? C'est une boisson tellement incroyable. »

 

Les plaisirs œnologiques aidèrent parfois le Prophète. Le père de Khadîja refusait le mariage de sa fille avec le Prophète Mahomet. Pour obtenir l'accord paternel, Khadîja l'enivra le jour de la demande en mariage. Cette décision positive, prise sous la gaieté de l'alcool, permit un mariage heureux.

 

La consommation de vin est, parfois, comparée à l'amour divin. Ces deux situations peuvent conduire à l'ivresse, à se sentir porté vers une plénitude.

 

Jésus, prophète reconnu par l'Islam, imageait son sang à travers le vin. Lors de la Sainte Cène, Jésus présenta une coupe à ses disciples et  dit : « Buvez, ceci est mon sang. »

 

Abu Al-Hassan Ali ben Nafi, dit Ziryâb, né dans le village kurde de Massoul en 789 et décédé à Cordoue en 857, est l'une des figures de l'histoire de la musique arabo-andalouse. Hédoniste, il est considéré comme le créateur de l'ordonnancement des repas, en vigueur encore à ce jour : entrée, plat principal, dessert. Il n'oublia pas le vin, accompagnateur, selon lui, des banquets réussis.

 

A la fin du Xème siècle, début du XIème, Mahmoud de Ghaznî dirigeait l'Empire ghaznévide. Cet Etat musulman sunnite s'étendait, plus ou moins, sur le territoire actuel de l'Afghanistan. Bon musulman, Mahmoud festoyait et le vin coulait à flots durant ses soirées. Ce breuvage faisait disparaître, selon lui, ses soucis.

 

A la Cour ghaznévide, le poète Farroxi clamait les effets stimulant du vin sur le désir. Les amoureux étaient transportés par les effluves alcoolisés des doux nectars : « Lorsque les amoureux, ensemble, boiront au jardin à la vue d'amis, l'un assis sur l'herbe, la coupe pleine de vin, l'autre se reposant sous les fleurs, à l'ombre de la rose épanouie, le narcisse essaiera d'ouvrir ses yeux ivres de sommeil. »

 

Dans le célèbre ouvrage populaire perse du XIIème siècle, Samak-e Ayyâr, écrit par Farâmarz Arrajâni, les liens de fraternité passent par d'incessantes soirées avinées.

 

Au XIIème et au XIIIème siècle, le poète égyptien Omar Ibn Al-Faridh glorifiait l'ivresse : « Nous avons bu en mémoire de l'aimé un vin qui nous fit ivres avant que fût créée la vigne. »  L'amour des bons crus faisait partie des agréments de son existence : « Il n'a pas vécu ici-bas, celui qui a vécu sans ivresse. » Cette belle plume rédigea « L'Eloge du vin » (Al Khamriya), un poème mystique bachique. Malgré ses écrits sulfureux sur le pinard, la tombe de ce grand auteur est l'une des sept places où l'on récite le Coran, en Egypte, durant le Ramadan.

 

Le vin était, pour l'érudit Lâhijî : « l'extase qui transporte le croyant hors de lui-même à l'apparition des irradiations du Bien-Aimé. » L'auteur musulman mystique Bâyazîd Bistami utilisait le vin comme illustration ou symbole de l'unicité divine : « Je suis le buveur, le vin et l'échanson. Dans le monde de l'Unification, tous sont un. »

 

Hafez, de son véritable nom Khouajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi, philosophe et poète persan du XIVème siècle, apprit par cœur l'ensemble du Coran. Il reste d'ailleurs une référence de cette religion. Son mausolée, sis dans un jardin de Chiraz en Iran, figure parmi les lieux de pèlerinage prisés de l'Islam. Imageant les mots avec une imagination incommensurable, il écrivit, lui aussi, sur le vin avec talent : « La nuit dernière, j'ai vu les anges qui frappaient à la porte de la taverne. Ils pétrissaient l'argile d'Adam pour en façonner des coupes. Ceux qui résident au sein des invisibles, des purs de l'univers angélique, ont partagé avec moi, le vagabond des rues, le vin de l'ivresse. »

 

Mowlavi relia le vin et Dieu : « Ô échanson, enivre le buveur avec le vin de Dieu. Sers le vin de ce maître au cœur embrasé. (...) Quiconque boit à la même coupe que l'invité divin est un ange. Pour les hommes de bien, c'est du ciel que descend le vin. L'ami intime de Dieu boit du vin exquis dans ces coupes. C'est dans l'amphore de la dévotion que se puise le vin pur. Comment l'homme lucide comprendrait-il l'inconscience de ceux qui sont ivres ? » Mohammad ebn Mohammad Balkhi, connu aussi sous le nom de Jalâl al-Din Rûmi, surnommé Mowlavi, était un grand homme de lettre. Mais, il possédait de surcroît une parfaite connaissance du Coran, comme le relatait l'écrivain Shams Tabrizi. Originaire d'une famille de Balkh, dans le nord de l'Afghanistan, Mowlavi, poète du XIIIème siècle, figure de la littérature persane, était un auteur, un voyageur et un théologien respecté.

 

Le territoire libanais actuel n'a-t-il pas été le premier vignoble de l'histoire, dans la plaine de la Bekaa ? Le Liban produit, aujourd'hui, plus de 8 millions de bouteilles par an. Oui, les terres de l'Islam sont le berceau du vin.

 

Quel bonheur de boire un Muscat de Kelibia produit par les vignerons de Carthage sous le soleil tunisien généreux. Le Vieux Magon est un cru exceptionnel de Tunisie. Quel délice de regarder la robe violacée d'un grand cru des Châteaux de l'Atlas Premier Cru, appellation d'origine contrôlé du Maroc, à proximité de Meknès. Quel plaisir de tremper ses lèvres dans un Château Musar, le nectar libanais produit à proximité de Beyrouth. Que dire encore des Grands Crus du Château de Mornag, s'étendant sur les régions tunisiennes de Takelsa et Grombalia ?

 

Les Celliers de Meknès, au Maroc, produisent 27 millions de bouteilles, chaque année. 26 millions sont bues dans ce magnifique pays.

 

Le vin n'est pas le seul alcool produit par des Musulmans. La bière marocaine n'est pas mal du tout. La Celtia est une bière brassée à Tunis. La Mahia et la Boukha sont de fins alcool de figues que nous trouvons dans plusieurs pays musulmans. L'Alkermès est une liqueur de cannelle et de girofle. On déniche encore le Zammu, liqueur à l'anis ; des liqueurs de citron ou des alcools d'orange.

 

J'ai même vu dans les rues de Jérusalem que Taybeh, marque de bière palestinienne, organisait l'Oktoberfest, reprenant le nom de la Fête de la bière de Munich. A quand l'organisation par le Hamas d'un séminaire sur le féminisme ?

 

Malek Chebel, dans son « Dictionnaire amoureux de l'Islam », décrit l'ambiance des gargotes musulmanes : « Dans les tavernes, à Bagdad ou à Damas, comme au Caire, à Tanger, à Alger ou à Istanbul, on buvait du vin, savourait pleinement les nourritures terrestres saines et variées, et l'on ne quittait la table que saoul et sans boussole. »

 

Plusieurs buveurs musulmans et viticulteurs épris d'Islam revendiquent des extraits de la Sourate 16, pour justifier leur passion viticole : « Puis mangez de toute espèce de fruits, et suivez les sentiers de votre Seigneur, rendus faciles pour vous. De leur ventre, sort une liqueur, aux couleurs variées, dans laquelle il y a une guérison pour les gens. Il y a vraiment là une preuve pour des gens qui réfléchissent. » « Parmi les fruits, vous avez le palmier et la vigne, d'où vous retirez une boisson enivrante et une nourriture agréable. Il y a dans ceci des signes pour ceux qui entendent. »

 

Une devise de l'Egypte ancienne disait d'ailleurs : « Ne t'arrête pas de boire de la bière, de manger, de t'intoxiquer, de faire l'amour et de célébrer les jours de fête. » De sacrés foireurs ces voisins du Nil.

 

Dans « L'Anthologie du vin et de l'ivresse en Islam », Malek Chebel montre les variations de vue de la religion musulmane vis-à-vis de l'alcool selon les pays, les époques et les penseurs. L'ambivalence est à son comble.

 

Mahomet redoutait les excès d'alcool et l'arrivée de personnes saoules dans les lieux de prières. Il pensait que l'alcool détournait l'attention des croyants de la religion. Cette prudence a été transformée en interdiction stricte. Plusieurs musulmans ne peuvent voir Allah en tyran. Pour eux, un Dieu si bon ne peut pas prohiber un excellent produit, qu'il aurait créé.

 

En lisant la doctrine musulmane avec ouverture d'esprit et sens prospectif, afin d'encourager l'évolution des textes ancestraux, nous pouvons convenir à une prudence par rapport à l'abus d'alcool, plutôt qu'à une pure interdiction.

 

Christian Brunier, ancien député socialiste

15:59 Publié dans Islam | Tags : vin, islam, musulman | Lien permanent | Commentaires (0)