18/07/2008

Pourquoi les SIG veulent installer une centrale chaleur-force au Lignon

Lu dans « Le Courrier » sous l’excellente plume de Philippe Bach

ÉNERGIE - La construction d'une centrale à gaz au Lignon permettrait de desservir 30000 ménages en chaleur et de couvrir 10% des besoins en courant du canton.

Un investissement de plus de 200 millions de francs. Les Services industriels genevois (SIG) aimeraient construire une centrale chaleur-force fonctionnant au gaz sur le site qu'ils occupent au Lignon. La requête en autorisation préalable devrait être déposée au cours du mois. Il s'agit bien d'une centrale chaleur-force et non d'une centrale à gaz classique, précise Christian Brunier, membre de la direction des SIG. C'est-à-dire que l'installation produirait à la fois du courant – environ 280 gigawatts/heure (GWh) d'électricité par an – et de la chaleur – 175 GWh par an – pour chauffer des immeubles et couvrir les besoins en eau chaude sanitaire.

«On n'est donc pas dans le cas de centrales à gaz qui ne produisent que du courant», poursuit M. Brunier.

La différence se mesure en termes de rendement énergétique. Avec une centrale nucléaire, ce rendement n'est que de 33%, la chaleur se dissipant dans un cours d'eau ou en vapeur. Une centrale à gaz classique, à l'instar de celle qu'il est prévu d'implanter à Chavalon, a un rendement de 55%.

Au moins 75% de rendement

Avec une centrale chaleur-force, ce rapport passe à 75%, explique Gilles Garazi, ingénieur environnement aux SIG. Théoriquement, en couplant l'installation à une pompe à chaleur, il est possible de dépasser des rendements de 100%.

Le but est de remplacer toute une série de chaudières fonctionnant au mazout au Lignon, bien sûr, mais aussi de coupler Meyrin au système. Et une interconnexion par le réseau Cadiom (chauffage par incinération des ordures ménagères) fait également partie intégrante du projet. Ce réseau de chauffage à distance dessert la cité d'Onex en récupérant, comme son nom l'indique, la chaleur de l'usine d'incinération des Cheneviers.

Cette liaison de deux réseaux devrait permettre d'optimiser le projet sur le plan énergétique. La centrale sera éteinte durant l'été, lorsque la pollution à l'ozone est la plus importante. Elle ne tournerait qu'environ 200 jours par an. Soit en hiver, lorsque la demande thermique est maximale.

Durant l'été, l'interconnexion avec Cadiom suffirait à assurer la fourniture en chaleur – pour l'eau chaude des immeubles et pour quelques industries qui en ont besoin tout au long de l'année.

Profiter du chantier du tram

Les 283 GWh de courant produits par an représentent à peu près 10% de la consommation actuelle d'électricité du canton et équivalent à près de 60% du courant produit par le barrage de Verbois. De quoi alimenter quelque 78 000 ménages.

De même, au niveau de la chaleur produite, c'est la consommation de 30 000 habitants en chauffage et en eau chaude qui est ainsi assurée. Soit l'équivalent de 16 millions de litres de mazout économisés.

Si la procédure d'autorisation ne rencontre pas d'obstacles majeurs – ce qui n'est pas sûr, le projet ayant d'ores et déjà suscité quelques craintes (lire ci-dessous) –, une demande d'autorisation de construire définitive suivra. La construction pourrait alors débuter en 2010 et la mise en service aurait lieu d'ici à 2012. Quant à la durée d'exploitation, elle pourrait s'étendre sur vingt-cinq ans.

Sur les 200 millions d'investissements, 120 concernent l'usine proprement dite. Quatre-vingts millions seront utilisés pour doter Meyrin d'un système de chauffage à distance. L'idée étant de profiter du chantier du tram pour poser quelques conduites supplémentaires permettant d'acheminer cette chaleur.

Un dossier qui divise la classe politique

Le projet d'installation d'une centrale chaleur-force au Lignon a d'ores et déjà mobilisé quelques forces politiques. La section verniolane des radicaux a ainsi exprimé ses craintes. Celles-ci ont été relayées au niveau cantonal par les élus du grand vieux parti, via une motion estimant que d'autres pistes devaient aussi être explorées. Petit tour d'horizon des positions prises par diverses formations et responsables politiques sur ce dossier.

-Parti socialiste. Roger Deneys, membre de la Commission de l'énergie du Grand Conseil, est plutôt en faveur du projet. Ceci au nom «d'un pragmatisme fataliste». «Mais ma religion n'est pas faite», admet-il. «Si on me prouve qu'on peut se dispenser de cette installation en réalisant des économies d'énergie, je peux encore changer d'avis.» Et le socialiste de relever qu'à droite, les personnes hostiles à cette centrale se recrutent dans les rangs de ceux qui préfèrent l'option nucléaire et l'opposent à celle du gaz.

-Parti libéral. Francis Walpen, député et également membre de la Commission de l'énergie, admet le faible enthousiasme de son parti pour cette centrale. Mais, à titre personnel, il dit son intérêt pour ce projet. «Dans tous les cas, je compte bien amener cette question devant le caucus de notre parti à la fin du mois d'août», explique-t-il.

-Parti radical. Michel Ducret est député. Il a signé la motion critique à l'égard de la centrale. En ce qui le concerne, l'objectif était d'obtenir des informations. «Pour moi, le gaz reste une forme d'énergie de transition qui ne doit pas être négligée», explique-t-il. Architecte de formation, il estime toutefois que les économies d'énergie ne permettront pas de se passer de l'énergie fossile dans un avenir à cinquante ans.

-Parti démocrate-chrétien. François Gillet, membre de la Commission de l'énergie, trouve l'idée d'une centrale à gaz «plutôt positive». «Nous la défendrons en tant qu'énergie de transition.» Et de saluer le fait que le projet a été précisément pensé pour être amorti sur le moyen terme.

-Union démocratique du centre. Le député Eric Leyvraz est quasiment dithyrambique sur le projet. «Il faut du gaz et du nucléaire», estime-t-il.

-Mouvement citoyens genevois. Volontiers critique lorsque le sujet des SIG vient sur le tapis, Eric Stauffer, président du MCG, ne tarit pas d'éloges. «C'est un excellent projet et parfaitement adapté à nos besoins.» Pour lui, le canton doit garantir des sources d'approvisionnement autonomes, «à l'instar de ce que fait Zurich». Le MCG voit d'un mauvais oeil le rapprochement entre EOS (Electricité Ouest Suisse) et Atel. Cette fusion est vue comme une manière de privatiser des installations (comme par exemple les barrages), payées par les citoyens via leurs factures et aujourd'hui remises à des groupes financiers.

- Les Verts. Anne Mahrer, présidente des Verts, relève que, pour l'heure, son parti est opposé au projet. «On se propose d'investir quelque 200 millions dans une nouvelle centrale pour produire de l'énergie et pendant ce temps on ne met pas l'accélérateur sur les économies d'énergie», déplore Mme Mahrer. Mais elle admet que son parti est plutôt divisé sur la question, même si au niveau du caucus des Verts (qui regroupe les instances dirigeantes et les élus), le refus a été très net. «Nous allons agender une assemblée générale cet automne pour trancher la question.»

- La Coordination énergie. Ce regroupement d'associations de défense de l'environnement, de syndicats et de partis de gauche n'a pas encore réussi à se mettre d'accord sur la question. A titre personnel, François Chappaz, secrétaire régional du WWF-Genève, dit son peu d'enthousiasme pour le projet. «C'est une manière de repousser à plus tard les indispensables efforts à faire pour mieux isoler nos bâtiments et passer aux énergies renouvelables.»